Le plus vieux métier du monde… un métier comme les autres?

Au Canada, la prostitution est illégale dans son ensemble, c’est-à-dire que la sollicitation de personnes pour obtenir des faveurs sexuelles en échange d’argent, le proxénétisme ainsi que la mise en place de maisons de débauche sont tous des actes interdits par le Code Criminel1. Cependant, cette position très ferme de la part du Canada vis-à-vis la prostitution n’est plus aussi largement répandue qu’autrefois ailleurs dans le monde. En effet, dans la majorité des pays d’Europe, on retrouve une politique plus souple en ce qui concerne la prostitution. Dans ces pays, la prostitution est légale en soi. Ce sont plutôt les maisons closes, la clientèle et le proxénétisme qui sont interdits2. Certains pays, comme les Pays-Bas et l’Allemagne, entre autres, ont adopté une position encore plus tolérante et ont légalisé l’industrie du travail du sexe dans son ensemble3.

Cette position souple est maintenant soutenue par Amnistie Internationale; depuis le 11 août dernier, l’organisme a adopté une résolution en faveur non seulement de la décriminalisation de la prostitution, mais aussi de la dépénalisation des clients de la prostitution et de la légalisation des organisations du travail4. Amnistie Internationale a fait une étude pendant 2 ans auprès de travailleurs du sexe avant d’adopter une telle position5. Plusieurs autres organismes se sont déjà prononcés en faveur d’une dépénalisation totale du travail du sexe, notamment l’OMS, l’ONU Femmes, l’ONUSIDA, l’organisation internationale du travail, la Global Alliance Against Trafficking in Women, les Global Network of Sex Work Projects6.

Cependant, cela n’empêche pas que les opinions soient plutôt divisées sur le sujet. Effectivement, plusieurs groupes militant pour les droits des femmes se sont montrés défavorables envers la décision d’Amnistie Internationale. Les groupes féministes Femen, Osez le féminisme et l’Amicale du Nid se sont notamment opposés à la position de l’organisme dans un texte publié le 8 août dans le journal Libération7. Cette décision n’a pas non plus fait l’unanimité au sein même d’Amnistie Internationale. En effet, le Journal International de Médecine rapporte que la directrice de la section française d’Amnistie Internationale, Catherine Godard, exprime une certaine réserve au sujet de la position de l’organisme. Elle se questionne sur la pertinence de dépénaliser l’ensemble des acteurs du secteur et sur les bénéfices qui pourraient en découler8.

La plupart de ces organismes s’accordent pour tenter de faire cesser la criminalisation des travailleurs du sexe. Cependant, les groupes qui se sont exprimés contre la motion adoptée par Amnistie Internationale reprochent à l’organisme de vouloir dépénaliser la clientèle et le proxénétisme. L’ONG Equality Now estime que cela augmenterait la demande commerciale pour le sexe ce qui alimenterait en conséquence le trafic d’êtres humains9. Les opposants à cette motion craignent que la légalisation de toutes les activités de l’industrie du sexe mène forcément à une augmentation de la demande et ne profite qu’à ceux qui exploitent les travailleurs du sexe10. En réponse à cela, Amnistie Internationale soutient qu’il n’y a pas de relation entre la décriminalisation de la prostitution et une augmentation du trafic humain11.

L’argument principal en faveur de la décriminalisation des activités liées à l’industrie du sexe est celui de la protection de la santé des travailleurs du sexe. Selon le renommé journal de médecine, The Lancet, la légalisation de la prostitution, et surtout celle de l’association des travailleurs du sexe, est nécessaire pour permettre aux travailleurs de préserver leur santé en se protégeant contre le VIH notamment. Le VIH est un fléau encore plus important en Afrique subsaharienne où 50% des travailleurs du sexe sont affectés par le virus12. Une statistique alarmante qui pourrait justifier d’accorder des protections supplémentaires aux travailleurs du sexe afin de s’assurer qu’ils puissent se protéger et maintenir une certaine qualité de vie. Selon l’étude faite par The Lancet, la dépénalisation totale de l’industrie de la prostitution pourrait réduire le nombre d’infections par le VIH de 33% à 46% au cours de la prochaine décennie13. Ce problème ne touche pas que les pays en voie de développement non plus, même s’il y est beaucoup plus fréquent. En effet, dans les pays développés, la propagation du virus du VIH pourrait diminuer de 20% si la violence sexuelle était éliminée14. La décriminalisation de l’industrie de la prostitution pourrait donc contribuer à cette diminution.

Même si la légalisation de l’ensemble des acteurs de l’industrie du travail du sexe peut sembler encourager une industrie qui exploite les femmes, c’est peut-être le meilleur moyen de s’assurer que les travailleurs du sexe maintiennent une certaine qualité de vie en s’organisant en groupe ou dans des établissements sécuritaires pour leur permettre de protéger leur intégrité. De plus, cela permettrait aussi aux corps policiers de concentrer leurs enquêtes sur les acteurs qui contribuent réellement au trafic et à l’exploitation plutôt que de seulement s’en tenir à ceux qui en profitent. En somme, la légalisation de la prostitution ne signifie pas cesser de s’attaquer au trafic d’êtres humains qui se fait dans cette industrie. Cependant, tout bonnement interdire l’association des travailleurs du sexe ne met pas fin au trafic et ne fait qu’enlever les moyens nécessaires qu’ont les travailleurs du sexe de s’offrir des conditions de vie acceptables.

Il sera intéressant de voir si cette résolution d’Amnistie Internationale amènera une opinion populaire plus favorable à la légalisation totale de la prostitution. Dans quelques années,peut-être, la politique canadienne en débattra de la même façon qu’elle le fait aujourd’hui au sujet de la légalisation de la marijuana.

 Sources:

1. Code Criminel du Canada, L.R.C. 1985, c. C-46, art. 210ss.
2. Delphine ROUCAUTE, «Loi sur la prostitution : où en sont les pays européens?», (2015) Le Monde, en ligne : <http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/03/31/loi-sur-la-prostitution-ou-en-sont-les-pays-europeens_4606036_4355770.html> (consulté le 19 août 2015).
3. Anabelle BLAIS, «La prostitution ailleurs dans le monde», (2013) La Presse, en ligne : <http://www.lapresse.ca/international/201312/21/01-4723114-la-prostitution-ailleurs-dans-le-monde.php> (consulté le 20 août 2015).
4. AMNISTIE INTERNATIONALE, Q&A on the Policy to Protect Human Rights of SexWorkers, en ligne : <http://www.amnestyusa.org/news/press-releases/qa-on-the-policy-to-protect-human-rights-of-sex-workers> (consulté le 19 août 2015).
5. AMNISTIE INTERNATIONALE, Les droits des travailleurs et travailleuses du sexe sont des droits humains, en ligne : <http://amnistie.ca/sinformer/communiques/international/2015/international/droits-travailleurs-travailleuses-sexe-sont> (consulté le 19 août 2015).
6. Margot BLANCHARD, «Un vote historique en faveur de la décriminalisation de la prostitution?», (2015) Le Devoir, en ligne : <http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/447643/amnesty-international-un-vote-historique-en-faveur-de-la-decriminalisation-de-la-prostitution> (consulté le 19 août 2015); AMNISTIE INTERNATIONALE, préc., note5.
7. «Contre le choix Pro-prostitution d’Amnesty International», (2015) Libération, en ligne : <http://www.liberation.fr/debats/2015/08/08/contre-le-choix-pro-prostitution-d-amnesty-international_1360336> (consulté le 19 août 2015).
8. Frédéric HAROCHE, «Dépénalisation de «tous les aspects» de la prostitution : Amnesty crée une polémique… internationale!», (2015) Journal International de Médecine, en ligne :<http://www.jim.fr/e-docs/depenalisation_de_tous_les_aspects_de_la_prostitution_amnesty_cree_une_polemique_internationale__153633/document_actu_pro.phtml> (consulté le 19 août 2015).
9. EQUALITY NOW, Equality Now deeply concerned by Amnesty International’s call for full decriminalization of sex trade, en ligne : <http://www.equalitynow.org/equality_now_deeply_concerned_by_amnesty_international_s_call_for_full_decriminalization_of_sex_trad> (consulté le 19 août 2015).
10. «Contre le choix Pro-prostitution d’Amnesty International», préc. note 7.
11. AMNISTIE INTERNATIONALE, préc. note 4.
12. Charlie COOPER, «Decriminalise prostitution: Top medical journal Lancet calls for global action to protect sex workers from HIV» (2014) The Independent, en ligne :< http://www.independent.co.uk/life-style/health-and-families/decriminalise-prostitution-top-medical-journal-lancet-calls-for-global-action-to-protect-sex-workers-from-hiv-9620273.html> (consulté le 20 août 2015).
13. Michel ROCHON, «La criminalisation de la prostitution augmente les cas de sida, selon une étude» (2014) Radio-Canada, en ligne : < http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/sante/2014/07/22/001-criminalisation-prostitution-canada-sida.shtml> (consulté le 19 août 2015); Caelainn HOGAN, «HIV study suggestsdecriminalization of sex work», (2014) The Washington Post.
14. Caelainn HOGAN, préc., note 13.
Source de la photographie: http://www.europe1.fr/economie/la-france-veut-bien-de-la-drogue-mais-pas-des-prostituees-dans-son-pib-2244199

Ce billet a été écrit par Antoine Delisle