Philanthropie et droit : la passion avant tout

Par Philippe Tremblay, rédacteur en chef

Tout a commencé à New York, au Metropolitain Opera, où un comité de jeunes philanthropes a été créé dans l’objectif de démocratiser le public et d’aider l’institution culturelle à atteindre ses objectifs de financement1. Depuis 2008, la scène culturelle de Montréal s’est munie d’une multitude de comités de ce genre destinés autant à la musique classique, à l’art lyrique, au théâtre, à la danse ou à l’art visuel. Ces comités de jeunes mécènes sont nés d’un désir commun de participer à la vie culturelle de leur ville.

Leurs objectifs sont simples : il s’agit d’initier ou d’intéresser les jeunes à la culture ainsi que de ramasser des fonds en plus d’assurer une relève d’affaire intéressante pour l’institution2. Ce phénomène est de plus en plus grandissant dans la société montréalaise et vise particulièrement les jeunes professionnels voulant participer au fleurissement constant de toute forme de culture.

Ces jeunes professionnels sont majoritairement des avocats, des comptables, des jeunes de la finance, de jeunes gens d’affaires ou toute personne voulant s’investir à la cause. Ces comités sont nombreux, on y retrouve notamment : le comité des Jeunes associés de l’Opéra de Montréal3, le Cercle des Printemps du Musée d’art contemporain de Montréal4 [ci-après « le  MAC »], le Club des jeunes ambassadeurs de l’Orchestre symphonique de Montréal5 [ci-après « l’OSM »], le Cercle des jeunes philanthropes du Musée des beaux-arts de Montréal6, le comité des Jeunes gouverneurs des Grands Ballets Canadiens7 et le comité des Jeunes Premiers du Théâtre du Nouveau Monde8. Par ailleurs, le Cercle des Printemps du MAC a été fondé en 2014 par la ministre actuelle du Patrimoine canadien, l’honorable Mélanie Joly, et un club de jeunes professionnels, surnommé « O2 », a vu le jour à l’Opéra de Québec en 20129.

J’ai eu l’immense opportunité de m’entretenir avec Me Joanie Lapalme10, cofondatrice et présidente sortante du comité des Jeunes associés de l’Opéra de Montréal et ancienne diplômée de l’Université de Sherbrooke. Me Lapalme est également chargée de cours en droit de la propriété intellectuelle à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke et avocate dans le même domaine au cabinet Fasken Martineau à Montréal11. Elle est actuellement membre du conseil d’administration de l’Opéra de Montréal en tant que représente du comité. Amoureuse d’art et de culture, Me Lapalme ne manque aucune occasion pour partager avec les jeunes et son entourage sa grande passion pour les arts visuels, la musique et l’art lyrique, affirmant que « l’art est fondamental dans la vie de tout le monde, mais nous n’avons pas toujours la chance et le privilège d’être entourés d’art ou d’être exposés à l’art ».

L’implication sociale au sein de clubs de jeunes mécènes

C’est dans cette optique que Me Lapalme a été membre du club des Jeunes ambassadeurs de l’OSM à ses tout premiers débuts en 2008. Ce comité était alors l’un des premiers de ce type à Montréal. En 2009, elle a ensuite fondé avec deux collègues le comité des Jeunes associés de l’Opéra de Montréal. Me Lapalme a toujours recherché le désir de s’impliquer à toute étape de sa vie. Au secondaire, elle s’est impliquée auprès de jeunes élèves défavorisés de Montréal. À l’université, elle a fait partie de l’équipe de soccer du Vert & Or en tant que co-capitaine et elle a été rédactrice en chef de la Revue de droit de l’Université de Sherbrooke12. Même aujourd’hui, les implications sociale et juridique font partie intégrante de sa jeune carrière professionnelle. Selon Me Lapalme, « si on est étudiant en droit, ou plus généralement étudiant à l’université, si on vit au Québec, on a une grande chance, on est en quelque sorte privilégiés » et « qui dit privilèges, dit responsabilités ». Elle mentionne également que « tout au long de la pratique, les exigences sont énormes, le stress est énorme, mais les privilèges le sont aussi » et que ces « privilèges viennent avec de grandes responsabilités ». Bref, chacun est responsable de trouver sa façon de redonner à la société, peu importe son âge. 

Le but commun de ces clubs de jeunes mécènes demeure de taille : il s’agit d’assurer la pérennité de la culture. Selon Me Lapalme, « le but premier [du comité des Jeunes associés] n’était pas tant de remplir les salles », mais plutôt de « rendre la jeune communauté d’affaires plus engagée auprès de sa maison d’opéra » dans les moyens et longs termes13.

Pour ce faire, ces comités ne cessent de réinventer les façons d’obtenir support et financement auprès des cercles d’affaires et aussi d’attirer de la nouvelle clientèle : cocktails de réseautage, vernissages privés, soirées VIP, concerts privés, visites de coulisses, galas, encans silencieux, etc. Bref, ils sont de vrais visionnaires et rien ne les arrête. Ces comités offrent souvent des forfaits tout-inclus à l’achat d’un billet ou d’un abonnement mensuel au club. Ces privilèges s’avèrent très avantageux et compétitifs comparativement au prix réservé pour le grand public. Ainsi, le défi consiste à intéresser de jeunes professionnels qui ne se seraient pas nécessairement dirigés vers le théâtre, l’opéra ou l’orchestre symphonique de leur propre chef. Dans la majorité des cas, les jeunes adultes pensent que ces endroits sont exclusivement réservés aux cheveux gris et à l’Élite, ce qui est erroné lorsque l’on pense, par exemple, que le public de l’Opéra de Montréal est composé à 30 % de gens âgés de 18 à 30 ans14. L’objectif demeure de tenter de construire continuellement une relève intéressante et solide pour le futur de l’institution culturelle.

Les résultats de telles initiatives sont impressionnants. À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal cette année, 700 personnes du monde des affaires provenant de différents clubs de jeunes philanthropes se sont rassemblées afin de faire cadeau à la métropole d’une œuvre d’art au prix de 100 000 $15.

Cette œuvre publique sera exposée en plein air près du campus McGill au centre-ville. Ce don permettra notamment aux jeunes professionnels de la ville de réitérer leur intérêt dans leur participation au rayonnement de la culture montréalaise16. De plus, plusieurs institutions ont vu leur clientèle rajeunir de façon significative depuis les débuts de ce phénomène à Montréal.

L’impact de l’implication sur les débuts d’une carrière professionnelle

Me Lapalme ne cache pas le fait que « les avocats sont très bien représentés dans ces comités ». Les jeunes juristes sont très présents dans toute jeune communauté d’affaires et ils constituent le futur de leur profession : « les jeunes aiment pouvoir s’impliquer, aiment pouvoir faire partie de mouvements ». Il s’avère donc très important que tous puissent trouver un moyen de s’investir et de s’impliquer dans le monde de demain. Nous nous trouvons actuellement dans une société de plus en plus innovante, compétitive et avant-gardiste. Le professionnel nouvellement arrivé sur le marché du travail devrait donc suivre cette tendance et tenter de réinventer la profession, notamment par l’entrepreneuriat ou la philanthropie. La pratique des professions d’avocat et de notaire est en constante évolution et de nombreux changements sont à surveiller dans un futur très rapproché17.

En début de carrière, l’enjeu premier est très souvent le temps : « les heures facturables sont les heures facturables, vous devez généralement les atteindre nonobstant vos autres implications ». L’avocat fraîchement assermenté doit à la fois exceller du point de vue professionnel tout en tentant d’accomplir divers projets familiaux et personnels.

Lorsque l’on est étudiant en droit, il est compréhensible de penser que notre horaire nous permet de prendre part à divers mouvements. Cependant, à la sortie de l’université, c’est le monde à l’envers. Pourquoi alors investir davantage de temps, en plus des heures professionnelles, aux fins de s’adonner à de l’implication sociale?

Comme le dit si bien Me Lapalme, « s’il y a une chose sur laquelle nous sommes tous égaux, c’est que nous avons tous 24 heures dans notre journée. Ensuite, c’est de voir comment on décide d’utiliser ces 24 heures ». Selon elle, il est indéniable que l’implication sociale et juridique apporte une corde de plus à son arc autant au niveau de la vie personnelle et professionnelle qu’au niveau d’un processus de recrutement. En effet, cela permet de relever de nombreux défis que l’on ne rencontrerait pas autrement. Par exemple, l’implication sociale permet d’en apprendre davantage sur nous-mêmes, d’organiser des événements, de gérer du financement, de conclure des ententes de commanditaires ou de fournisseurs, de travailler en équipe et de développer son réseau d’affaires. L’implication nous permet de rencontrer une multitude de gens et d’acquérir un réseau très intéressant, car les liens ainsi créés le sont à l’occasion du partage d’une passion commune.

Pour Me Lapalme, la décision de s’impliquer autant est strictement un choix et une façon de vivre sa passion : « l’opéra est une très grande passion, notre maison d’opéra est très importante, toute grande ville dans le monde a sa maison d’opéra et si on ne s’y met pas, on pourrait la perdre, donc on pourrait ne plus vivre notre passion ».

Le véritable défi est de ne pas se perdre : « l’erreur qu’il ne faut pas faire est de s’impliquer dans des trucs qui ne nous passionnent pas ».

Même si de nombreux employeurs privilégient de plus en plus l’implication sociale ou juridique, il faut s’y adonner pour nous-mêmes et pour la société, non pas uniquement pour le rayonnement de l’entreprise ou pour notre prestige personnel. Par ailleurs, ce type d’implication nous permet également d’être reconnus par les pairs. Me Lapalme a reçu l’année dernière le Prix Relève Arts-Affaires décerné par le Conseil des Arts de Montréal en soulignement de ses nombreuses réalisations envers les institutions artistiques de Montréal18.

Enfin, l’important est de redonner à la société dans quelque chose qui nous tient à cœur tout en acquérant des aptitudes pratiques et théoriques. Plusieurs centres hospitaliers ont maintenant leurs propres clubs de jeunes mécènes tels que le Centre Hospitalier Universitaire Sainte-Justine avec son Cercle des jeunes leaders19 et l’Institut de cardiologie de Montréal avec son Comité relève20. Par ailleurs, à l’occasion de la Journée nationale de la philanthropie en novembre dernier, la Fondation CHU Sainte-Justine a annoncé un engagement financier à titre de 15 millions de dollars de la part de trois groupes de relève, dont le Cercle des jeunes leaders. Il s’agit du plus gros engagement philanthropique de la relève jamais vu au Canada21.

 

L’auteur tient à remercier la précieuse collaboration de Me Joanie Lapalme pour l’entrevue accordée à l’occasion de la rédaction de cet article.

 


Sources :

  1. Mario GIRARD, « Quand jeunesse rime avec mécénat », ca, en ligne : <http://plus.lapresse.ca/screens/de083a23-9058-4c8b-8e3d-c6e61c47c58f%7CJmJ47P5AYxVW.html>.
  2. MONTRÉAL ARTS AFFAIRES, « Les comités jeunes des institutions culturelles », MontréalArtsAffaire.org, en ligne : <http://www.montrealartsaffaires.org/fr/fiche/les-comites-jeunes-des-institutions-culturelles>.
  3. OPÉRA DE MONTRÉAL, « Les Jeunes associés », OpéradeMontréal.com, en ligne : <http://www.operademontreal.com/soutenir/les-jeunes-associes>.
  4. MUSÉE D’ART CONTEMPORAIN DE MONTRÉAL, « Le Cercle des Printemps du MAC », org, en ligne : <http://www.macm.org/la-fondation/le-cercle-des-printemps>.
  5. ORCHESTRE SYMPHONIQUE DE MONTRÉAL, « Club des Jeunes ambassadeurs de l’OSM », ca, en ligne : <http://www.osm.ca/fr/club-des-jeunes-ambassadeurs-de-losm>.
  6. MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL, « Le Cercle des jeunes philanthropes », qc.ca, en ligne : <https://www.mbam.qc.ca/cercle-des-jeunes-philanthropes>.
  7. LES GRANDS BALLETS, « Jeunes gouverneurs », com, en ligne : <https://grandsballets.com/fr/soutenir/jeunes-gouverneurs>.
  8. THÉÂTRE DU NOUVEAU MONDE, « Les Jeunes Premiers du TNM », qc.ca, en ligne : <http://www.tnm.qc.ca/jeunes-premiers>.
  9. JEUNE CHAMBRE DE COMMERCE DE QUÉBEC, « O2, le tout nouveau club de jeunes professionnels de l’Opéra de Québec », qc.ca, en ligne : <http://www.jccq.qc.ca/Articles/A-la-une/O2-le-tout-nouveau-nouveau-club-de-jeunes-professionnels-de-l’Opera-de-Quebec.aspx>.
  10. Entrevue tenue en personne les 7 et 28 octobre 2016.
  11. FASKEN MARTINEAU, « Joanie Lapalme », com, en ligne : <http://www.fasken.com/fr/joanie-lapalme>.
  12. Agnès WOJCIECHOWICZ, « La grosse embauche de l’été ? », Droit-Inc.com, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article6077-La-grosse-embauche-de-l-été>.
  13. Natasha BEAUDIN PEARSON, « Joanie Lapalme : brigadière de l’Opéra », org, en ligne : <http://myscena.org/fr/natasha-beaudin-pearson/joanie-lapalme-brigadiere-de-lopera>.
  14. Opéra de Montréal.
  15. ARTS SCÈNE MONTRÉAL, « Plus de 700 jeunes professionnels se réunissent pour affirmer leur soutien aux arts et à la culture », ca, en ligne : <http://www.newswire.ca/fr/news-releases/plus-de-700-jeunes-professionnels-se-reunissent-pour-affirmer-leur-soutien-aux-arts-et-a-la-culture-516090671.html>.
  16. Frédérique DOYON, « Les jeunes philanthropes montréalais s’activent pour 2017 », ca, en ligne : <http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/422001/art-public-les-jeunes-philanthropes-montrealais-s-activent-pour-2017>.
  17. Pour en savoir davantage, je vous invite à lire un article faisant état de ces changements à la page __ de la présente édition.
  18. BARREAU DU QUÉBEC, « Fier d’être avocat », Juillet 2016, qc.ca, en ligne : <http://www.barreau.qc.ca/fr/avocats/vie-associative/fier-avocat/juillet 2016>.
  19. FONDATION CHU SAINTE-JUSTINE, « Cercle des jeunes leaders », Fondation-Sainte-Justine.org, en ligne : <http://www.fondation-sainte-justine.org/fr/fondation/a-propos/cercle-des-jeunes-leaders>.
  20. FONDATION INSTITUT DE CARDIOLOGIE DE MONTRÉAL, « Comité Relève », ICM-MHI.org, en ligne : <https://www.icm-mhi.org/fr/fondation/fondation/comite-releve>.
  21. Mathieu PERREAULT, « Record de la relève pour la Fondation CHU Sainte-Justine », ca, en ligne : <http://plus.lapresse.ca/screens/c1ad10c1-323f-4f2d-9f4a- 849560c62b22%7CiHv_sMuXj.Sr.html>.

Ce billet a été écrit par Philippe Tremblay