La société nie encore l’importance de la réinsertion sociale des délinquants dans la lutte contre les violences sexuelles

« On parle ici d’êtres humains qui, comme tout le monde, détiennent la capacité de changer si on leur donne la chance, les outils et qu’on les accompagne dans leur cheminement. »

Par Rodrigue Turgeon

Deux fronts, une seule lutte

C’est à Brigitte Fréchette, intervenante au Centre d’intervention en violences et agressions sexuelles (CIVAS) Estrie depuis bientôt 10 ans, que nous devons cette incursion dans ce monde aussi méconnu qu’essentiel. L’organisme communautaire pour lequel elle travaille poursuit sans ménagement l’objectif de venir en aide aux personnes ayant commis ou étant susceptibles de commettre une infraction de nature sexuelle. Il s’agit d’un pilier central dans la lutte contre les violences sexuelles.

Il importe d’emblée de rejeter toute conception voulant que la mission d’un tel centre contrevienne à celle des organismes dédiés au soutien des victimes. L’opinion du Centre d’aide et de lutte aux violences sexuelles (CALACS) Agression Estrie sur cette question devrait suffire à supprimer toute trace d’un pareil amalgame : « la population tend à croire que ces interventions sont POUR les agresseurs, alors que leur travail est de responsabiliser ces individus au même titre que le CALACS travaille dans une perspective de déresponsabiliser la victime ».

Au risque d’insister, le CIVAS Estrie est à bord du même véhicule que son cousin le CALACS Agression Estrie, sur le même sentier de la prévention, de la sensibilisation, de la dénonciation et du soutien aux victimes et aux proches.

Cette juste répartition des rôles ne fait que donner les coudées franches à Mme Fréchette dans la réalisation de ses efforts, en harmonie avec ses convictions : (1) les délinquants sexuels sont bien au cœur du problème des violences sexuelles et (2) commettre une agression est un choix et non une maladie.

Médiacrité

En cette matière, les médias exploitent notre méfiance instinctive et tendent à inhiber notre volonté de justice inclusive. De l’avis de l’intervenante, la couverture générale des procès d’infractions sexuelles « influence les perceptions des gens envers les auteurs de crimes sexuels et affecte négativement leur réinsertion sociale ».

Celle qui est titulaire d’un baccalauréat en psychologie et d’une maîtrise en travail social déplore que la meute journalistique « ne parle pas des auteurs de crimes sexuels qui ont demandé à recevoir de l’aide ni des démarches qu’ils ont faites pour éviter de récidiver », sans manquer de souligner que c’est tout le contraire du sort que l’on réserve au traitement des crimes les plus odieux et des cas de récidive.

« Les médias ne parlent pas des auteurs de crimes sexuels qui ont parcouru un grand chemin pour effectuer une démarche de réparation envers la victime par l’entremise du Centre de justice réparatrice », ajoute-t-elle.

Peu ignorent qu’une pareille couverture médiatique fait en sorte que « les agresseurs sexuels ont peur de sortir parce qu’ils pensent qu’ils subiront de la violence ». Mais au-delà de cette crainte, ce que le CIVAS Estrie constate, ce sont les obstacles qu’ils rencontrent dans leur recherche d’emploi qui entraînent des difficultés financières et  conduisent à l’établissement d’une vie précaire favorisant l’émergence d’innombrables complications.

Projeté sur le plan émotionnel, il est possible d’imaginer que toutes ces embûches représentent bien peu comparativement à la perte d’êtres chers, de proches qui, fréquemment, choisissent de couper les ponts pour ne pas subir « les effets collatéraux » de la médiatisation. Mme Fréchette rappelle que « les auteurs d’agression sexuelle sont la plupart du temps des proches des victimes, tels un père, un frère, un oncle, une tante, un ami », avant de conclure sur ce point en disant que ces personnes exercent une place importante dans leur entourage.

Stigmate et anathème

Il ne faut pas aller bien loin pour dresser le portrait de la sombre considération que porte la société envers les délinquants sexuels. Cyril Lebrun, un agent de la faune à la retraite depuis 20 ans abordé au A&W du Carrefour de l’Estrie un samedi après-midi aux alentours de 14h30, se dit d’avis « qu’ils ont pas de tête (sic) ». Il avoue cependant n’avoir jamais fait de rencontre directe avec le moindre délinquant sexuel : « les agresseurs, ils se cachent ».

C’est tout le contraire pour Pierre-Antoine Bélanger, étudiant en administration à l’Université de Sherbrooke, qui affirme sans gêne en connaitre. Selon lui, la pire marque que portent ces personnes, c’est la peur du regard de l’autre. « Ce que ça peut apporter à la société d’arrêter d’alimenter ces stigmates-là, c’est de permettre à quelqu’un, s’il reconnaît avoir des pulsions qui ne sont pas correctes, d’aller chercher librement de l’aide. » Fier batailleur investi dans la lutte contre les violences sexuelles, il se désole de constater que « la société n’est pas prête à arrêter de considérer ces gens-là comme des monstres ».

Lorsque Brigitte Fréchette demande à celles et à ceux qui estiment que les délinquants ne méritent aucun soutien moral ce qu’elles et ce qu’ils proposeraient pour prévenir ou contrer les agressions sexuelles, la réponse habituellement reçue oscille entre la castration, le pourrissement en prison ou la peine de mort.

« La méthode punitive ne suffit pas »

Mme Fréchette soutient que « les recherches démontrent que les délinquants sexuels qui participent à un suivi spécialisé de leur problématique récidivent moins que ceux qui ne le font pas ».

Dans ce contexte, pouvoir compter sur des organismes outillés pour permettre la réinsertion sociale de ces individus devrait être considéré comme une priorité en matière de sécurité publique. C’est pourtant tout le contraire que l’on constate sur le terrain.

Malgré la récente annonce du gouvernement provincial d’investir près de 44 millions de dollars  dans la lutte contre les violences sexuelles, le CIVAS Estrie subit toujours les foudres de l’austérité et ne compte que trois intervenantes. Actuellement, « une personne qui demande notre aide, nous ne pouvons lui offrir de services avant trois ans ».

Une liste qui, de l’avis du CIVAS Estrie, risque de s’allonger en fonction de l’augmentation anticipée des dénonciations.

Le CALACS Agression Estrie affiche avec raison sa préoccupation à cet égard. « Si les agresseurs sexuels ne reçoivent pas d’aide de ces organismes, qui leur en donnera ? Ces individus se retrouvent dans la société sans service et sont donc plus à risque de passer à l’acte ou de récidiver. »

Plus inquiétant encore, le Ministère de la Sécurité publique (MSP) ne semble pas être en mesure de compenser ce manque de moyens dans le milieu communautaire par l’exercice de ses propres efforts. Dans le tome automnal de son rapport annuel rendu public le 23 novembre 2016, la vérificatrice générale du Québec, Mme Guylaine Leclerc, déplore l’incapacité du MSP à répondre aux attentes qu’il s’est lui-même fixé en matière de réinsertion sociale.

« Dans son document Philosophie d’intervention en matière de réinsertion sociale aux Services correctionnels du Québec, le ministère s’est engagé à fournir une intervention soutenue afin de diminuer les risques de récidive, à éviter toute forme de discrimination et à respecter le principe d’équité. Or, certaines façons de faire vont à l’encontre de cette philosophie d’intervention.

Par exemple, pour un des dossiers examinés, le ministère aurait dû faire des interventions de prise de conscience et de responsabilisation auprès de la personne contrevenante. Dans les faits, le MSP n’a effectué que des interventions de contrôle, mettant de côté son objectif de réinsertion sociale. »2

Justice réparatrice

L’ouverture récente des magistrats à l’importance de la réinsertion sociale dans la poursuite de la lutte contre le crime permet d’espérer prudemment que les gouvernements finissent par poser des mesures concrètes en ce sens.

L’extrait suivant, signé en 2000 par la plume du juge en chef Lamer de la Cour suprême dans l’arrêt unanime R. c. Proulx, illustre l’évolution progressive du droit criminel en ce domaine : « [l]’objectif  [de la justice réparatrice] est réalisé en partie par la réinsertion sociale du délinquant, la réparation des torts causés aux victimes et à la collectivité et la prise de conscience par le délinquant de ses responsabilités, notamment par la reconnaissance du tort qu’il a causé aux victimes et à la collectivité1. »

Si M. Lebrun avoue ne pas trop savoir « comment arrêter ça », Pierre-Antoine Bélanger n’hésite pas à s’afficher contre l’adoption d’une attitude répressive, prône la réinsertion sociale et estime que « la clé du succès à long terme, c’est la prévention par la conscientisation ».

Féliciter les dévoilements

Un tel changement de mentalité ne s’opèrera pas sans heurts. Ce qui doit être conservé à la suite à cette lecture, cependant, c’est le timide jet de lumière qui a pu jaillir de nos cœurs et qui a pu atteindre ces personnes qui en ont tant besoin dans leur quête de la réinsertion. Il ne s’agit pas de les aimer pour ce qu’ils ont pu commettre dans le passé, évidemment non. Il s’agit plutôt de leur rendre tout le soutien qu’ils méritent en leur qualité irréfragable d’êtres humains et qu’on leur a trop longtemps, en tant que société, refusé.

Mais que faire, si un délinquant sexuel vient à votre rencontre se disant inquiet de reconnaître en lui des comportements ou des pensées pouvant être qualifiées objectivement de déviants ?

Il revient à Mme Fréchette et à son organisme, le CIVAS Estrie, de nous l’enseigner, à notre plus grand bénéfice collectif.

« Je prendrais le temps de le féliciter de sa transparence et de sa proactivité à venir chercher de l’aide. Je prendrais le temps de souligner la considération qu’il a envers les autres pour venir chercher de l’aide avant qu’il ne fasse des victimes. S’il avoue en avoir déjà faites, il serait discuté de notre mandat de protection de la société et donc, de notre devoir de dénoncer les actes sexuels déviants qu’il a commis afin que les victimes puissent être libérées de ce qu’elles vivent et reçoivent de l’aide appropriée, elles aussi. Je prendrais le temps de l’écouter et de souligner qu’il est à la bonne place pour recevoir de l’aide. »


Sources :

  1. c. Proulx, 2000 CSC 5, par. 18.
  2. Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2016-2017, automne 2016, c. 5, Services correctionnels : réinsertion sociale, par. 86 et 88.

Source de l’image: Rod Turgeon


Ce billet a été écrit par Rodrigue Turgeon