La musique dans le sang, entre autres…

Bien malheureusement, lorsqu’il s’agit de mélanger des substances illicites à d’autres ingrédients dans le but d’augmenter leurs profits, notamment avec du détergent en poudre ou de la vitre concassée, les revendeurs de drogues peuvent s’avérer très créatifs. Or, le Québec vit actuellement une forte augmentation des décès liés à la consommation de fentanyl, qui se retrouve de plus en plus incorporé dans la drogue achetée dans la rue1..

Le fentanyl, qu’est-ce que ça mange en hiver?

Il s’agit d’un composé synthétique puissant et peu coûteux utilisé pour calmer la douleur et qui peut parfois être mélangé à de l’héroïne ou de la cocaïne, mais qui peut également se retrouver sous forme de comprimés qui ressemblent à des pilules vendues sur prescription2. En effet, cet opioïde, de la même famille que l’héroïne, est si concentré qu’on le dit 100 fois plus fort que la morphine3.

D’ailleurs, en avril dernier, dans le cadre d’une enquête sur la mort d’une victime de cette substance, le coroner et médecin Paul G. Dionne prédisait que cette substance ferait bientôt bien des ravages dans la province, laquelle faisait déjà plusieurs centaines de morts dans les provinces plus à l’ouest et dans le nord-est des États-Unis4.

Son utilisation pour diluer les substances illicites est très préoccupante, considérant que, selon la Gendarmerie royale du Canada, une quantité de 2 mg de celle-ci (l’équivalent de quatre grains de sel) est suffisante pour tuer un adulte moyen5..

Cocktail de musique et d’analgésiques

De nombreux festivals prennent place pendant l’été au Québec, dont les populaires festivals Osheaga et ÎleSoniq qui font vibrer le parc Jean-Drapeau, soit le genre d’événement où « la consommation de drogues est [une] réalité »6. Ainsi, la présence de fentanyl dans les substances consommées par les festivaliers est une réelle inquiétude pour plusieurs intervenants7. Plusieurs initiatives ont déjà été adoptées par le passé en matière de prévention dans ces événements, par exemple l’établissement de zones aménagées pour les consommateurs qui font un « bad trip », supervisées par une équipe d’intervenants du Groupe de recherche et d’intervention psychosociale de Montréal (GRIP)8. De plus, compte tenu des récents changements apportés à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, les consommateurs ne peuvent plus être accusés ni déclarés coupables de possession de substances si la preuve de cette infraction a été obtenue ou découverte par le fait que ceux-ci ont demandé de l’aide à des professionnels de la santé parce qu’ils ou une autre victime ont fait une surdose9.

Néanmoins, une option qui permettrait de prévenir davantage les surdoses serait d’offrir aux festivaliers de tester leur drogue et ainsi de pouvoir les informer sur ce qu’elle contient réellement. Ensuite, la décision de consommer la drogue ou pas leur reviendrait, puisqu’il seraient alors sensibilisés aux conséquences d’une telle décision.

À l’heure actuelle, au Québec, cette approche pragmatique n’a pas encore été mise en application. Pourtant, l’organisme ANKORS offre depuis bientôt 15 ans ce service dans certains festivals qui ont lieu en Colombie-Britannique, tout comme le font les Pays-Bas depuis 1992 et les pays de l’Union européenne en général depuis les années 200010..

Les obstacles

Il est ainsi légitime de se demander pourquoi le Québec n’a toujours pas adopté cette pratique qui permettrait notamment « d’ouvrir un dialogue avec les consommateurs, et de réfréner quelque peu leur envie de prendre des drogues dures »11. Tout d’abord, comme les tests impliquent la manipulation de ces substances illicites, il n’est pas légalement possible pour un intervenant d’un organisme offrant un tel service de faire le test lui-même, s’exposant aux infractions criminelles de possession ou encore de trafic de substances12. C’est d’ailleurs pourquoi l’organisme ANKORS mentionné précédemment fournit le matériel pour tester la drogue aux festivaliers qui manipulent eux-mêmes les substances; les intervenants les aident ensuite à interpréter les résultats13. Le hic, c’est que cette trousse facile à utiliser, peu coûteuse et facile à transporter est très rudimentaire et ne permet que de déterminer l’absence ou la présence d’une quantité limitée de substances, parmi lesquelles le fentanyl ne se trouve pas14. Aussi, malgré la conformité de cette pratique avec la loi canadienne, les festivals demeurent soumis à des obligations légales venant d’autres sources, notamment de leurs relations contractuelles. On peut donner en exemple le festival Evolve qui avait lieu en 2015 à Antigonish, en Nouvelle-Écosse, dont la compagnie d’assurance avait menacé de refuser de couvrir l’événement après que le producteur du festival eut annoncé vouloir offrir la possibilité d’effectuer des tests sur place pour la MDMA, le LSD et les méthamphétamines15..

Des pistes de solutions

Des tests plus poussés et plus complets nécessitent du matériel plus sophistiqué, et, en conséquence, des intervenants formés pour les utiliser, ce qui impliquerait la manipulation des substances. Or, la loi contient présentement des exemptions liées aux infractions concernant la possession et le trafic de substances, des modifications ayant été apportées à la législation pour permettre à des sites d’injection supervisée de prendre pignon sur rue dans un objectif de réduction des méfaits16. Ces modifications ont fait suite à la décision Canada (Procureur général) c. PHS Community Services Society, où la Cour suprême a déclaré inconstitutionnelle la décision du ministre de refuser une exemption de la loi à l’organisme Insite, qui exploite un centre d’injection supervisée17. En date du 19 juillet dernier, Santé Canada avait approuvé un total de 14 sites dans un effort de combattre la crise des opioïdes18. Parmi ces sites, on compte aussi des sites mobiles qui offrent des services d’injection supervisée ponctuellement en se déplaçant à l’intérieur d’une même ville pour mieux répondre aux besoins de leurs clients19..

Serait-ce possible qu’une exemption semblable puisse être insérée dans la loi pour les tests sur des drogues dans des événements publics ponctuels comme dans les festivals où il est fort probable que des drogues soient consommées?

Une chose est sûre : plusieurs s’entendaient récemment pour dire que la formule servant à faire une demande d’exemption à la loi était déjà particulièrement lourde et rendait très difficile son obtention pour les sites d’injection supervisée, ce qui semble de mauvais augure pour la possibilité d’ajout d’exemptions dans d’autres contextes20. Toutefois, tout n’est pas perdu, considérant la sanction royale accordée en mai dernier au projet de loi C-37 qui avait pour principal objectif de simplifier ce processus par la modification des articles pertinents21. Ce projet de loi a notamment permis de faire passer de 26 critères à cinq facteurs les exigences en matière d’une telle demande22. On voit donc une volonté d’assouplir les règles pour mieux servir l’objectif que le gouvernement s’est donné..

Pour conclure

Certains pourraient dire que d’offrir la possibilité aux amateurs de drogues de tester celles-ci reviendrait à encourager leur consommation. Bien que l’abstinence soit évidemment la façon la plus sûre d’éviter une surdose, le fait est que plusieurs festivaliers consommeront à coup sûr des substances illicites. Plutôt que de fermer les yeux sur cette réalité, les différents intervenants au Québec gagneraient beaucoup à adopter une approche plus pragmatique dans leur lutte contre les méfaits de la consommation de substances illicites. Ainsi, si une personne désire consommer l’une des multiples drogues « festives » pouvant être achetées dans un festival, il vaut mieux s’assurer qu’elle le fait en toute connaissance de cause en optimisant l’information à sa disposition sur ce qu’elle consomme. À ce chapitre, la récente obtention d’une exemption à la loi pour les centres montréalais CACTUS et Dopamine représente un grand pas vers l’avant, faisant de Montréal le deuxième endroit au Canada où l’on compte actuellement des sites d’injection supervisée fonctionnels23.


Sources

  1. Philippe MERCURE, « Tests, drogues et rock and roll », La Presse, en ligne : <http://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/philippe-mercure/201707/16/01-5116761-tests-drogues-et-rock-and-roll.php> (consulté le 17 juillet 2017).
  2. TVA NOUVELLES, « Une drogue 100 fois plus puissante que la morphine arrive à Montréal », TVA Nouvelles.ca, en ligne : <http://www.tvanouvelles.ca/2017/04/29/une-drogue-100-fois-plus-puissante-que-la-morphine-arrive-a-montreal> (consulté le 20 juillet 2017); GENDARMERIE ROYALE DU CANADA, « Qu’est-ce que le fentanyl? », RCMP-GRC.gc.ca, en ligne : <http://www.rcmp-grc.gc.ca/fr/quest-ce-que-le-fentanyl> (consulté le 23 juillet 2017).
  3. TVA NOUVELLES, préc., note 2.
  4. Philippe MERCURE, préc., note 1.
  5. GENDARMERIE ROYALE DU CANADA, préc., note 2.
  6. Hugo DUCHAINE, « Un tout premier endroit dédié aux bad trips», Journal de Montréal, en ligne : <http://www.journaldemontreal.com/2016/07/29/un-tout-premier-endroit-dedie-aux-ibad-trips-i> (consulté le 23 juillet 2017).
  7. Philippe MERCURE, préc., note 1.
  8. Hugo DUCHAINE, préc., note 6.
  9. Loi réglementant certaines drogues et autres substances, L.C. 1996, c. 19, art. 4.1 (2).
  10. Chloe SAGE et Warren MICHELOW, « Drug Checking at Music Festivals: A How-To Guide », ANKORS, en ligne: <http://michelow.ca/doc/drug-checking-guide-online-v1.pdf>, p.6 -7 (consulté le 22 juillet 2017).
  11. Thomas ROMANACCE, « Secret Garden Party teste les drogues gobées par ses festivaliers », Le Figaro, en ligne : <http://www.lefigaro.fr/culture/2016/07/26/03004-20160726ARTFIG00270-secret-garden-party-teste-les-drogues-gobees-par-ses-festivaliers.php> (consulté le 23 juillet 2017).
  12. Loi réglementant certaines drogues et autres substances, préc., note 9, art. 2 et 4 ; Code criminel, L.R.C. 1985, c. C-46, art. 4(3).
  13. Chloe SAGE et Warren MICHELOW, préc., note 10, p.14.
  14. Id.
  15. RADIO-CANADA, « Pas de test de drogue au festival Evolve d’Antigonish », Ici Radio-Canada.ca, en ligne : <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/728782/tests-drogue-evolve-festival-antigonish> (consulté le 17 juillet 2017).
  16. Loi réglementant certaines drogues et autres substances, préc., note 9, art. 56.1.
  17. Canada (Procureur général) c. PHS Community Services Society, 2011 CSC 44.
  18. SANTÉ CANADA, « Santé Canada autorise deux sites mobiles de consommation supervisée en Colombie-Britannique », Canada.ca, en ligne : <https://www.canada.ca/fr/sante-canada/nouvelles/2017/07/sante_canada_autorisedeuxsitesmobilesdeconsommationsuperviseeenc.html> (consulté le 23 juillet 2017).
  19. Id.
  20. Kent W. ROACH, Matthew S. ESTABROOKS, Martha SHAFFER et Gilles RENAUD, « Dialogue Between the Court and Parliament: A Recent Charter Trilogy », (2016) 63 C.L.Q. 251; Arghavan GERAMI, « The Judiciary, the Rule of Law and Citizens’ Legitimate Expectations in a Constitutional Democracy: The Shortcomings of Bill C-65 », (2014) 8 J. Parliamentary & Pol. L. 287.
  21. SANTÉ CANADA, préc., note 18; Loi modifiant la Loi réglementant certaines drogues et autres substances et apportant des modifications connexes à d’autres lois, L.C. 2017, c.7.
  22. SANTÉ CANADA, « Sites de consommation supervisée : affiche », Canada.ca, en ligne : <https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/publications/vie-saine/sites-consommation-supervisee-affiche.html > (consulté le 23 juillet 2017).
  23. Louis-Samuel PERRON, « Deux centres d’injection supervisés de Montréal ouvriront dans « quelques semaines », La Presse, en ligne : < http://www.lapresse.ca/actualites/sante/201705/12/01-5097348-deux-centres-dinjection-supervises-de-montreal-ouvriront-dans-quelques-semaines.php > (consulté le 23 juillet 2017).

Ce billet a été écrit par Vanessa Bradette