Faire son stage du Barreau à l’étranger… et pourquoi pas?

À la recherche d’un stage qui ne vient pas

Dans son rapport final sur la situation de l’emploi chez les jeunes avocats au Québec1, le Jeune Barreau de Montréal (JBM) exposait l’an dernier les conditions de travail souvent difficiles des jeunes avocates et avocats à leur sortie de l’École du Barreau.

Le rapport faisait également état de la difficulté qu’éprouvent de plus en plus de diplômés à se dénicher un stage sur le marché québécois, lequel est pourtant essentiel à l’obtention du titre.

Si certains persistent, d’autres profitent du fait que le Barreau du Québec reconnaît tout de même un maximum de trois mois de stage réalisés à l’étranger, sur les six mois obligatoires, auprès d’un maître de stage membre d’un barreau autre que celui du Québec2; c’est ce qu’a décidé de faire Gianluca Campofredano, diplômé en droit de l’Université de Sherbrooke. L’Obiter est allé à sa rencontre… à distance depuis Paris.

Après quatre mois de recherche infructueuse, Gianluca Campofredano a accepté l’invitation d’un grand cousin vivant en France de venir participer à un stage avec un avocat qu’il connaissait en banlieue parisienne. Comme il possède la nationalité italienne et donc un passeport européen, les formalités de séjour ont été grandement simplifiées dans son cas. Sauf qu’une expérience à l’étranger comporte aussi son lot d’embûches : « J’ai failli me faire escroquer par mon premier maître de stage qui m’avait convaincu que mes deux premiers mois de travail ne donnaient pas lieu à gratification (salaire des stagiaires), comme c’est la règle en France. » Des collègues l’ont toutefois convaincu de contester la décision de son maître de stage, preuves juridiques à l’appui. Il a finalement eu gain de cause et droit aux paiements rétroactifs pour ses heures travaillées, puis s’est tout de suite mis à la recherche d’un autre stage.

Stage, prise 2

Grâce à l’encouragement d’une ancienne collègue et avocate, Me Kahena Meghenini, il a envoyé sa candidature sur le site Web Village de la justice3, « […] c’est LE site en France pour les emplois dans le milieu juridique », assure-t-il. Après avoir passé une entrevue dans un cabinet de Paris, il a été embauché la semaine suivante pour six mois. C’est dans ce cabinet du 8e arrondissement, tout près de la Place des Ternes (pour ceux qui connaissent), qu’il travaille en compagnie de neuf autres avocats, tous indépendants, dont deux sont ses employeurs. Se joignent à eux deux à trois autres stagiaires qui s’occupent du secrétariat ainsi qu’une juriste. M. Campofredano affirme qu’il entretient des relations cordiales avec tous ses collègues; l’atmosphère semble donc être plus agréable qu’à la première tentative.

Son travail, axé principalement sur le droit du travail et le droit immobilier, se divise en deux volets : suivi des dossiers en communiquant avec le client et le greffe de la juridiction, puis le travail de fond, c’est-à-dire la recherche et la rédaction d’actes juridiques. À son grand étonnement, c’est son engagement social et politique ainsi que ses connaissances linguistiques qui ont impressionné ses employeurs : « [Ils] ne voulaient pas avoir un stagiaire-robot qui connaît tout par cœur et qui ne fait qu’appliquer le droit », raconte le jeune diplômé. Il est persuadé qu’un « profil étranger » a de quoi intéresser les employeurs à l’étranger « qui sont ouverts d’esprit et qui aiment la diversité ».

Une culture juridique à apprivoiser

Pratiquer le droit dans un autre pays comporte évidemment certains défis. M. Campofredano admet qu’il faut toute de suite s’adapter à son nouvel environnement de travail :

« Je n’avais jamais lu une seule loi française avant d’entamer mon stage en France. Or, il faut avoir de bonnes capacités de recherche et d’autonomie. Le droit s’apprend en le pratiquant. »

Il faut aussi s’adapter aux différences entre les systèmes français et québécois, malgré leur tradition civiliste commune. Par exemple, M. Campofredano nous fait remarquer que, devant une instance civile, l’interrogatoire n’existe à peu près pas. « Les avocats préfèrent plutôt procéder par affidavit », précise-t-il. Selon lui, le droit du travail français est beaucoup plus développé et détaillé qu’au Québec et « protège beaucoup plus les travailleurs ». Une autre différence majeure réside dans le fait que « les avocats à la Cour (c’est-à-dire la grande majorité des avocats) ne peuvent pas plaider à la Cour de cassation [l’équivalent de la Cour suprême en matière civile] ». Il existe en effet une certaine distinction entre les avocats français, qu’on appelle parfois les avocats au Barreau, les avocats à la Cour ou les avocats aux Conseils. Les deux premiers se distinguent par une simple réalité géographique : les avocats au Barreau exercent dans un barreau qui ne dispose pas de cour d’appel et les avocats à la Cour dans un barreau qui en dispose d’une4. Par contre, seuls les avocats aux Conseils sont autorisés à plaider devant la Cour de cassation5. L’ancien étudiant de l’Université de Sherbrooke considère par ailleurs que l’aspect le plus enrichissant de son expérience reste la méthode d’enseignement utilisée par ses maîtres de stage, soit « d’être extrêmement exigeants à l’égard de l’exactitude de mes écrits et recherches, mais reconnaissants lors du travail bien exécuté ».

Les perspectives québécoises

M. Campofredano s’est montré quelque peu dur envers le Barreau du Québec : « [L]a formation professionnelle de l’École du Barreau fait fi de toute expérience pratique. » Obligé de revenir au Québec pour effectuer les trois mois obligatoires qui lui manquent avant d’être assermenté, il s’inquiète également de la possibilité que le marché juridique soit tout aussi pénible à son retour et avoue que « si le marché du travail pour les avocats continue d’être aussi saturé qu’il l’est aujourd’hui, je n’exclus pas de revenir en France ». Lorsqu’on lui demande s’il a un conseil à donner à ceux et celles qui désirent partir à l’étranger pour effectuer une partie de leur stage, le Québécois d’origine italienne réplique que « si personne ne veut vous donner l’opportunité de vous faire valoir en tant que stagiaire, il faut bouger du Québec et changer d’air », rappelant que le travail et les efforts seront tôt ou tard récompensés, que ce soit ici ou à l’étranger.

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Sources :

1. Jeune barreau de Montréal, Situation de l’emploi chez les jeunes avocats du Québec, rapport final, 16 février 2016, en ligne : <http://ajbm.qc.ca/wp-content/uploads/2016/05/rapport-sur-la-situation-de-l-emploi-chez-les-jeunes-avocats-du-quebec-web.pdf> (consulté le 2 mai 2017).

2. École du Barreau du Québec, « Stages internationaux », ecoledubarreau.qc.ca, en ligne : <http://www.ecoledubarreau.qc.ca/stage/stages-internationaux/> (consulté le 2 mai 2017).

3.Village de la Justice – La Communauté des métiers du droit, en ligne : <www.village-justice.com/> (consulté le 2 mai 2017).

4. Le droit facile – le droit vulgarisé pour tous!, « Quelle-est la différence entre un avocat à la Cour ou au Barreau », pointdroit.com, en ligne : <http://pointdroit.com/difference-avocat-cour-barreau/> (consulté le 2 mai 2017).

5. Cour de cassation, « L’ordre des avocats », courdecassation.fr, en ligne : <https://www.courdecassation.fr/cour_cassation_1/presentation_2845/ordre_avocats_30992.html> (consulté le 2 mai 2017).


Ce billet a été écrit par Bruno Falardeau