Avocat en entreprise c. avocat en cabinet : des réalités différentes, quoique complémentaires

Article rédigé par Alexandra Gervais

Air Canada, SNC-Lavalin, Bombardier et Hydro-Québec. Voilà quelques-unes des entreprises québécoises et canadiennes dont les services juridiques se sont considérablement agrandis au cours des dernières années. Cette expansion des secteurs juridiques ne semble d’ailleurs pas près de s’arrêter.

Selon une étude de l’Association of Corporate Counsel (ACC), « le quart des chefs des services juridiques prévoient ajouter du personnel en interne »1.

Pourquoi les entreprises désirent-elles donc embaucher davantage d’avocats? En quoi le travail de ces juristes est-il différent de celui des avocats en cabinet?

Selon Me John Godber, associé chez BLG avec qui j’ai eu la chance de m’entretenir, l’augmentation du nombre d’avocats en interne serait attribuable à deux éléments. Le premier est la valeur ajoutée que les services juridiques apportent aux entreprises depuis une quinzaine d’années. Ces dernières ont réalisé qu’il était plus économique d’engager des avocats qui développent une expertise interne sur des dossiers récurrents que de déléguer ce travail à l’externe (aux cabinets), où il peut y avoir un roulement d’avocats impliquant un besoin constant de formation. Le deuxième est l’importance que prennent les secteurs juridiques dans la stratégie de l’entreprise. Ainsi, les avocats sont de plus en plus intégrés aux conseils d’administration, car leurs connaissances juridiques aident grandement l’entreprise à atteindre ses objectifs.

Changements dans les manières de faire des cabinets

Il importe avant tout de préciser que les cabinets, dont il sera question dans le présent article, font référence aux grandes firmes d’avocats, car ce sont principalement ces dernières qui sont engagées par les sociétés générant les revenus les plus importants et embauchant le plus grand nombre d’employés. Donc, quels sont les effets de l’augmentation du nombre d’avocats en entreprise sur les cabinets? Pour mieux comprendre, il faut effectuer un retour en arrière. Avant la création des contentieux d’entreprise, la totalité du travail juridique était reléguée aux avocats en cabinet et les frais d’avocat étaient considérés comme un « gouffre financier » inévitable. Dorénavant, les services des avocats externes sont sollicités lorsque les enjeux juridiques exigent une expertise plus particulière2. De plus, ces avocats externes font maintenant affaire avec les avocats engagés par l’entreprise. Ainsi, les cabinets ont la responsabilité d’harmoniser leurs manières de faire au nouvel objectif de réduction des frais juridiques des services juridiques en entreprise. Comment, dans un marché déjà très concurrentiel, les cabinets doivent-ils s’adapter aux exigences de leurs « nouveaux » clients, soit les avocats en l’interne?

Selon Me Jonathan Cullen, vice-président des affaires juridiques chez Pfizer Canada., il est primordial pour un cabinet d’investir du temps à connaître l’entreprise de leur client et surtout de s’engager dans sa relation avec ce dernier3.

Plusieurs firmes ont déjà compris l’importance de cette relation, dont les cabinets BLG et Norton Rose Fulbright. Ces derniers favorisent le « détachement » de leurs jeunes avocats, qui consiste à les envoyer travailler chez le client pendant un an ou deux4. Cette affectation permet à l’avocat externe de comprendre le genre de réponses auxquelles s’attend l’avocat en interne, réponses qui ne sont pas strictement juridiques. En effet, les cabinets devraient maintenant bonifier leur opinion juridique avec des conseils d’affaires, par exemple une prévision des coûts et des risques auxquels l’entreprise devra faire face5. Un autre défi pour les cabinets d’avocats est d’être plus efficace dans la gestion des dossiers de leurs clients. Il leur incombe dorénavant d’innover face aux traditionnelles heures facturables exorbitantes qui récompensent l’accumulation d’heures plutôt que la résolution de problèmes6. Encore une fois, une bonne relation peut améliorer la situation par la négociation d’ententes sur des frais autres que des taux horaires et l’établissement des attentes de l’avocat en interne envers l’avocat externe7. Finalement, selon Me Godber, un cabinet devrait connaître sa valeur et ses forces afin de vendre un service où il saura que le client sera bien servi. Ainsi, en mettant l’accent sur ses points forts et sa relation avec les avocats internes, une « firme avant-gardiste s’organisera autour de son marché au lieu de chercher à exploiter un nouveau marché »8. Dans le même sens, le président de Conseil Catalyst, Richard G. Stock, souligne que « 90% des efforts de recherche de clientèle des cabinets sont faits pour trouver de nouveaux clients, malgré le fait que 80 % des nouveaux mandats peuvent venir de la clientèle existante »9.

Des tâches distinctes, mais complémentaires

Il est maintenant clair qu’en raison de la hausse du nombre d’avocats en entreprise, un partenariat gagnant-gagnant entre l’externe et l’interne est de mise10. Tout en étant différentes, les tâches de chacun se complètent. Comme mentionné précédemment, l’avocat en cabinet est sollicité pour une expertise précise lorsque l’avocat en interne n’a pas la réponse qu’il cherche à portée de main11, ce qui comprend, selon Me Godber, du travail de recherche et de rédaction d’avis juridique. Même si l’avocat en externe est appelé à effectuer un travail plus pratique, l’aspect théorique du droit demeure, surtout lorsque des litiges se présentent. De plus, l’avocat externe se spécialisera, au cours de sa carrière, dans un domaine de droit précis et pilotera des dossiers juridiques stimulants et variés dans sa sphère de spécialité. L’acquisition des rôtisseries St-Hubert par Cara Operations12, la représentation d’Hydro-Québec devant la Cour suprême13 et l’apport de conseils à Airbus dans son partenariat avec le programme CSeries de Bombardier14 sont tous des exemples de dossiers pris en charge par des cabinets. La gestion de tels dossiers demande à l’avocat, en plus d’être un bon praticien, d’aimer prendre des risques et d’avoir une capacité à s’ajuster et à bien réagir sous la pression et selon le contexte15. Les mandats du juriste en entreprise sont, quant à eux, davantage variés. De la révision contractuelle au droit du travail, en passant par la propriété intellectuelle, ce dernier est amené à explorer plusieurs secteurs du droit pour répondre aux besoins des différents services de l’entreprise16. L’avocat doit vouloir contribuer au développement des équipes marketing, finance et commerciale en leur fournissant des solutions juridiques stratégiques. De telles solutions requièrent une connaissance approfondie du milieu dans lequel évolue l’entreprise ainsi qu’une grande créativité et un bon jugement, car le juriste doit harmoniser les objectifs de cette dernière aux obligations légales qui s’imposent17. Cette participation dans la stratégie de l’entreprise est d’ailleurs la raison pour laquelle un grand nombre d’avocats occupent des postes de direction18. C’est le cas de Me Alain C. Rondeau, qui a quitté le cabinet Fraser Milner Casgrain (maintenant Dentons) pour se joindre à l’équipe de direction de Pratt & Whitney Canada. Ce poste lui permet de fournir « une contribution à la fois en droit et en stratégie d’affaire afin d’apporter des solutions nouvelles »19. D’autres avocats choisissent quant à eux la pratique en entreprise pour combiner le droit et leurs intérêts personnels. Me Benoît Clermont, par exemple, a choisi les Productions J afin « d’arrimer sa passion du droit à celle du jeu »20.

Des milieux de travail différents

Il n’y a pas que les tâches des avocats qui diffèrent, mais également leur milieu de travail respectif. Il est important de les distinguer, car le type d’environnement dans lequel évolue le juriste est pour lui « une source de motivation ou de démotivation »21. Pour ce qui est de la charge de travail, elle semble être sensiblement la même dans les deux milieux. Comme le souligne Me André Ryan, associé chez BCF, « on pense que les avocats en entreprise travaillent moins, ce qui est complètement faux, leur charge de travail a grandi avec l’accroissement des responsabilités qui ont été conservées à l’interne »22. La seule différence, selon Me Godber, est que l’horaire des avocats en cabinet est moins prévisible en raison des périodes très occupées qui nécessitent une réaction immédiate. Il faut également préciser que ces derniers, dans les dix premières années de leur pratique, travaillent beaucoup pour atteindre l’objectif d’heures facturables qui leur est imposé23. Une autre particularité des cabinets qu’on ne retrouve pas en entreprise est la nécessité d’apporter de nouveaux clients à la firme. Me Haney souligne que « les entreprises confient moins d’ouvrage aux avocats [en cabinet], donc les avocats capables de contribuer au recrutement de clients sont très appréciés et ont de bonnes chances de progresser plus rapidement »24, 25. Évidemment, cette prospection de clientèle demande énormément d’investissements de la part de l’avocat. Comme mentionné plus tôt, il est possible de penser que cette façon de fonctionner des cabinets est appelée à changer puisque l’apparition des services juridiques des entreprises favorise l’efficacité et la stabilité des relations26. Quant à l’avocat en interne, il fait affaire avec un « client unique », l’entreprise elle-même, et possède une rémunération plus stable (il n’a pas à facturer les heures qu’il travaille), quoique parfois moins avantageuse qu’en cabinet privé27. Un autre facteur dont il faut tenir compte est la place que prend le juriste dans son milieu de travail. Alors que l’avocat externe constitue l’activité principale de sa firme, l’avocat en contentieux effectue un travail davantage connexe à l’entreprise, ce qui signifie que ce dernier doit prioriser avant tout les objectifs de son entreprise et respecter les exigences des directeurs des différents services28. Pour ce qui est de l’avocat en cabinet, il possède une grande liberté quant à la façon dont il gère ses dossiers et peut, éventuellement, devenir son propre patron29. D’autre part, bien que le juriste en entreprise puisse se sentir plus isolé, ayant moins de soutien juridique et de collègues juristes, il a toutefois la chance de développer des liens avec d’autres professionnels de différents domaines. Finalement, le jeune avocat devrait choisir, peu importe qu’il s’agisse d’une entreprise ou d’un cabinet, un endroit où ses valeurs rejoignent la mentalité et la culture des dirigeants. Selon Sophie Audet, coach professionnelle et avocate, un milieu qui privilégie l’ouverture et l’entraide et qui accorde un minimum d’autonomie et de pouvoir décisionnel au juriste est indispensable, particulièrement pour les avocats de la nouvelle génération30. Il est également essentiel pour ces derniers de trouver un sens à ce qu’ils font afin d’être motivés et d’aimer leur travail. Alors, avocat en cabinet ou en entreprise? Il n’y a pas de réponse universelle. Tout dépend de ses intérêts, de ses aptitudes et du milieu dans lequel on se sent le plus à l’aise!


Sources :

1. Delphine JUNG, « Les avocats « maison » ont la cote ! », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article19747-Les-avocats-maison-ont-la-cote> (consulté le 9 décembre 2017).

2. Jean-Yves SIMARD, « L’avocat externe et l’avocat en entreprise : réussir ensemble », Lavery, en ligne: <https://www.barreaudemontreal.qc.ca/sites/default/files/simard_20150317.pdf> (consulté le 18 décembre 2017).

3. Mallory HENDRY, « What keeps in-house counsel up at night », Canadian Lawyer, en ligne : <http://www.canadianlawyermag.com/author/mallory-hendry/what-keeps-in-house-counsel-up-at-night-14932/> (consulté le 9 décembre 2017).

4. NORTON ROSE FULBRIGHT, « Programme pour les étudiants », Norton Rose Fulbright, en ligne : <http://students.nortonrosefulbright.com/canada/fr/Montreal/programmesPourLesEtudiants.htm> (consulté le 19 décembre 2017).

5. Sophie BERNARD, « Que faire avec nos avocats salariés ? Le monde change, les cabinets d’avocats aussi », Barreau du Québec, en ligne : <http://www.barreau.qc.ca/pdf/journal/vol29/no10/mondechange.html> (consulté le 9 décembre 2017).

6. Sophie AUDET, « Astuces pour avocats désenchantés », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article18298-Astuces-pour-avocats-desenchantes/> (consulté le 16 décembre 2017).

7. Mallory HENDRY, préc., note 3.

8. Id.

9. Sophie BERNARD, préc., note 5.

10. Delphine JUNG, préc., note 1.

11. Jean-Yves SIMARD, préc., note 2.

12. Nathalie VALLERAND, « Dans les coulisses des transactions majeures », Les Affaires, en ligne : <http://www.lesaffaires.com/dossier/les-grands-du-droit-2016/dans-les-coulisses-des-transactions-majeures/587866> (consulté le 10 décembre 2017).

13. LA PRESSE, « Hydro-Québec plaidera devant la Cour Suprême mardi », La Presse, en ligne : <http://affaires.lapresse.ca/economie/energie-et-ressources/201712/04/01-5145891-hydro-quebec-plaidera-devant-la-cour-supreme-mardi.php> (consulté le 10 décembre 2017).

14. STIKEMAN ELLIOT, « Stikeman Elliott conseille Airbus dans son partenariat annoncé visant le programme CSeries », Stikeman Elliot, en ligne : <https://www.stikeman.com/fr-ca/cabinet/nouvelles/stikeman-elliott-conseille-airbus-dans-son-partenariat-annonce-visant-le-programme-c-series> (consulté le 10 décembre 2017).

15. Céline GOBERT, « Les 4 qualités recherchées en entrevue », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article15970-Les-4-qualites-recherchees-en-entrevue> (consulté le 19 décembre 2017).

16. Jean-François PARENT, « Les conseillers juridiques sont-ils rentables ? », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article19847-Les-conseillers-juridiques-sont-ils-rentables> (consulté le 9 décembre 2017).

17. Hugo BATTAHAR, « L’utilité du management chez les juristes », Le petit juriste, en ligne : <https://www.lepetitjuriste.fr/lgj/lutilite-management-chez-juristes/> (consulté le 9 décembre 2017).

18. Id.

19. René LEWANDOWSKI, « De la pratique privée au droit en entreprise », La Presse, en ligne : <http://affaires.lapresse.ca/portfolio/archive/prix-des-conseillers-juridiques/201011/09/01-4340829-de-la-pratique-privee-au-droit-en-entreprise.php> (consulté le 9 décembre 2017).

20. Maryse CARRIÈRE et Raphaël LAVOIE-FONTAINE, « À contre-courant », Jeune barreau de Montréal, en ligne : <http://ajbm.qc.ca/wp-content/uploads/2015/08/d-7109journalextra-judiciairefev2015v4-hr-web1.pdf> (consulté le 9 décembre 2017).

21. HOTELLERIE JOBS, « Les facteurs qui influencent la motivation et l’engagement au travail », Hotellerie Jobs, en ligne : <https://www.hotelleriejobs.com/fr/news/17261-les-facteurs-qui-influencent-la-motivation-et-l-engagement-au-travail> (consulté le 16 décembre 2017).

22. Delphine JUNG, préc., note 1.

23. Martine D’AMOURS, Sid Ahmed SOUSSI et Diane-Gabrielle TREMBLAY, « Repenser le travail : des concepts nouveaux pour des réalités transformées », Presse de l’Université du Québec, en ligne : <https://books.google.ca/books?id=MVsnDwAAQBAJ&pg=PT106&lpg=PT106&dq=avocats+salariés+grand+cabinet+heures+facturables&source=bl&ots=iWPwU6BQYx&sig=jOMLIkY-rx94lJC-auvE56SKAII&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwi627LMlYDYAhXM7oMKHYulB_M4ChDoAQg1MAI#v=onepage&q=avocats%20salariés%20grand%20cabinet%20heures%20facturables&f=false> (consulté le 16 décembre 2017).

24. Jean-François VENNE, « Pour réussir, les jeunes avocats doivent réseauter », Les Affaires, en ligne : <http://www.lesaffaires.com/dossier/profession-avocat/pour-reussir-les-jeunes-avocats-doivent-reseauter/584765> (consulté le 16 décembre 2017).

25. Marie PÂRIS, « Heure facturable : pour ou contre ? », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article11837-Heure-facturable-pour-ou-contre> (consulté le 16 décembre 2017).

26. JOBBOOM, « Droit : comment trouver du boulot ? », Jobboom, en ligne : <https://www.jobboom.com/carriere/droit-comment-trouver-du-boulot/> (consulté le 21 décembre 2017).

27. Pierre ARCAND, « Pratique privée ou entreprise ? », Droit.inc, en ligne : <http://www.droit-inc.com/article11193-Pratique-privee-ou-entreprise> (consulté le 16 décembre 2017).

28. Id.

29. Id.

30. Sophie AUDET, préc., note 3.

Source de l’image : « Politicians and administrators: conflict, collusion or collaboration? », dlp, en ligne : <http://www.dlprog.org/opinions/politicians-and-administrators-conflict-collusion-or-collaboration.php> (consulté le 22 décembre 2017).


Ce billet a été écrit par Alexandra Gervais